LA FILEUSE DE LINCHAMPS

Dans les ruines de son castel,

Figure de brume, cheveux au vent,

Tout là-haut quand les nuits sont belles,

Glisse la dame de Linchamps;


Elle n’a point d’âge, elle est mystère,

Elle va, s’efface et puis revient,

Son âme demeure sur ses terres,

Dedans son fief, parmi les siens.


Souvent elle gagne l’abri de pierre,

Près d’un rouet elle s’assied,

Jette un regard vers la rivière

Doucement commence à filer.


Elle file, elle file, la châtelaine,

Elle tisse ses amours passées.
Elle étire le fil de ses rêves

Elle égrène sa vie brisée.


Elle tisse l’écharpe de la lune,

Linceul ou voiles de mariée ?

Elle tisse jusqu’au jour qui s’allume.

Un bruit: elle se lève, égarée.


Au bord de l’abîme, elle avance,

Les bras tendus vers l’horizon ;

Et de son pied, avec violence,

Elle jette la pierre au passant.








Quelle tristesse l’a rendue haineuse,

Quel malheur l’a ainsi laissée

Sur la terre, triste et miséreuse,

Et seule pour l’éternité ?


Le ciel s’est teinté d’or, de lumière,

Peu à peu un souffle de vent

A brouillé sa robe de poussière,

Effacé la Dame de Linchamps.